Par Dominique KEGOUM
Assistante Programmes RELUFA

Le projet « Renforcement de l’Engagement des Acteurs Locaux dans la Gouvernance des Ressources Naturelles dans le Septentrion Cameroun » en abrégé REAL-GRNS, mis en œuvre par les organisations CED, FODER et RELUFA et financé par l’Union européenne, vise à renforcer l’implication des acteurs locaux dans la gouvernance des ressources naturelles dans l’Adamaoua et le nord du Cameroun. Ce projet comporte 03 composantes (foncier, mine et sécurité alimentaire) et le RELUFA participe à la composante sécurité alimentaire. Dans les régions septentrionales du Cameroun, la sécurité alimentaire n’est plus uniquement une question de production agricole. Elle est aujourd’hui menacée par de multiples pressions comme les conflits agropastoraux, l’exploitation minière, les pressions foncières, les migrations massives et l’insécurité. Les observations issues d’une mission dans le cadre du projet REAL-GRNS, conduite par RELUFA entre août et septembre 2025, mettent en lumière ces défis qui pèsent sur les communautés locales et la stabilité régionale.
L’équilibre entre agriculteurs et éleveurs reste fragile dans le septentrion en parti à cause de la forte pression démographique, l’insuffisance et l’absence par endroit de la délimitation claire des espaces agricoles et pastoraux qui favorisent les tensions. À côté des pressions foncières, les migrations et l’orpaillage illustrent la complexité des dynamiques actuelles dans les communes de Mbé et Meiganga. Ces deux communes accueillent de nombreux déplacés internes ayant fui l’insécurité dans d’autres zones. Ces populations migrent très souvent avec leurs habitudes culturelles, s’installent parfois sur des terres agricoles et pastorales, modifiant les équilibres fonciers et générant des tensions, des conflits d’usages des ressources avec les communautés hôtes.
Parallèlement, l’orpaillage prend de l’ampleur à Mbé, détruisant déjà près de 60 hectares de terres agricoles (selon l’estimation de la délégation d’arrondissement du MINADER de Mbé). Cette activité attire une main-d’œuvre nombreuse, y compris des jeunes et des enfants déscolarisés, détournés de l’agriculture. Les impacts sont multiples : perte de terres cultivables, pollution, hausse des prix des denrées et insécurité sociale. Selon les autorités locales, l’abandon progressif de l’agriculture au profit de l’orpaillage représente un risque majeur pour la durabilité alimentaire dans la commune.
Du côté de Meiganga, la sécurité alimentaire est fortement exposée à des menaces. Les conflits agropastoraux sont particulièrement vifs dans les zones de Bekaguiwang et Garga Limbona ( le fleuve Sanaga y prend sa source), où l’arrivée massive de bergers avec leur bétail fuyant l’insécurité d’autres régions (notamment du Mayo-Rey et de la RCA) a bouleversé les équilibres locaux. La cohabitation entre acteurs devient de plus en plus complexe, engendrant des problèmes de vols, d’enlèvements et de violences, et alimentant ainsi un climat de peur et d’instabilité. La migration massive de populations (réfugiés et déplacés internes) accentue les tensions foncières et favorise des pratiques agricoles destructrices, telles que la déforestation accrue, elle alimente les sites de carbonisation destinés à la production de charbon de bois, une activité en plein essor dans les communautés situées le long de la route nationale N1.
Un autre défi majeur dans la commune de Meiganga se situe à Batoua Godolé, localité limitrophe de la RCA, où l’exploitation minière illégale aggrave la situation ; des terres agricoles et pastorales sont accaparées, exploitées puis abandonnées sans aucune réhabilitation. Le maire tire la sonnette d’alarme sur les risques comme la perte d’espaces agricoles, la flambée du coût de la vie et les menaces sur les écoles, hôpitaux et infrastructures locales qui pourraient fragiliser durablement la commune.
Quels impacts sur la paix sociale et la sécurité alimentaire ?
Les constats à Mbé et Meiganga démontrent que la sécurité alimentaire ne peut être envisagée uniquement sous l’angle agricole. Les facteurs sécuritaires, environnementaux et fonciers façonnent désormais directement les perspectives alimentaires des populations. Les conflits agropastoraux génèrent une instabilité qui décourage l’investissement agricole et compromet la cohésion sociale. L’orpaillage et l’exploitation minière réduisent les superficies cultivables, accentuent les inégalités et créent une dépendance dangereuse vis-à-vis d’activités non durables. Les migrations massives intensifient les tensions foncières et accélèrent la déforestation, réduisant la capacité des sols à nourrir durablement les populations. Ces dynamiques combinées fragilisent les efforts de développement local et constituent une menace directe pour la paix sociale et la résilience alimentaire dans le septentrion.
Investir dans la gouvernance locale et la résilience communautaire
Face à ces défis, il est essentiel de renforcer les capacités locales en matière de médiation des conflits, de gestion durable des ressources naturelles et de surveillance de la sécurité alimentaire. Pour que les initiatives du RELUFA prospèrent et apportent un réel changement, elles doivent être accompagnées par des politiques publiques, un financement durable et une implication des OSC locales. C’est de cette façon que les communautés du septentrion pourront bâtir une résilience solide, réduire les risques de crises et garantir leur droit à l’alimentation.


