Par KEGOUM TCHATCHOU Dominique
Assistante Programmes, Réseau de Lutte contre la Faim (RELUFA)

©RELUFA
En 2026, Année internationale des agricultrices proclamée par les Nations Unies, le Cameroun est au cœur d’une réforme foncière. Pourtant, les femmes qui assurent l’essentiel de la production vivrière restent les grandes oubliées de la gouvernance des terres.
Les Nations Unies ont proclamé 2026 Année internationale des agricultrices, afin de mettre en lumière les rôles que jouent les femmes dans les systèmes agroalimentaires mondiaux (de la production au commerce) et de dénoncer les inégalités structurelles qui freinent leur pleine participation.[1]
Les femmes représentent entre 39 et 41 % de la main-d’œuvre agricole mondiale, mais elles font face à de graves discriminations en matière de propriété foncière, d’accès au crédit, de rémunération équitable et de participation aux instances décisionnelles.[2] En Afrique subsaharienne, elles produisent jusqu’à 60 % des aliments consommés, mais ne détiennent qu’environ 1 % des terres du continent.[3]
Au Cameroun, ce paradoxe est particulièrement criant. La femme rurale est au cœur de la sécurité alimentaire familiale et nationale. Pourtant, la question de son accès à la terre demeure l’une des plus épineuses de la gouvernance foncière camerounaise.
La situation foncière des femmes au Cameroun est marquée par un décalage entre les textes et la réalité. Si les lois camerounaises protègent formellement la propriété foncière lorsque la terre est immatriculée, elles n’offrent pas de garanties spécifiques aux femmes dans un contexte à dominance patriarcale.[4]
En milieu rural, le droit coutumier prévaut largement. Or, dans la quasi-totalité des traditions camerounaises, les femmes n’héritent pas de la terre. Elles l’exploitent, mais ne la possèdent pas. Elles la cultivent, mais ne la contrôlent pas. Par exemple, une paysanne à Ngong dans le Nord Cameroun, rencontrée lors d’un atelier organisé par ASDev et FACDDUC dans le cadre du projet REAL-GRNS (Renforcement de l’Engagement des Acteurs Locaux dans la Gouvernance des Ressources Naturelles dans le Septentrion) a fait savoir que, dans leur communauté, les femmes n’ont pas le droit d’hériter des terres.
Ce sont les hommes qui contrôlent tout… Cet atelier visait à promouvoir la gouvernance foncière inclusive et à sensibiliser les communautés au Certificat de Possession des Droits Fonciers Coutumiers Administrativement Reconnus (CPDFCAR) dans le bassin versant de Douka Longo.
Cette exclusion fragilise la capacité des femmes à investir dans l’exploitation des terres, à accéder aux crédits agricoles et à prendre des décisions. La quasi-totalité des femmes rurales n’a pas accès aux droits fonciers formels, ce qui les maintient dans une dépendance structurelle vis-à-vis des hommes de leur famille.
L’année 2026 a été marquée par des avancées normatives importantes, mais à surveiller. D’une part, la lettre circulaire n° 0001 du MINDCAF du 20 février 2026 instaure 02 nouveaux documents fonciers accessibles au niveau local : l’Attestation de Reconnaissance des Droits Fonciers Coutumiers (ARDFC) et l’Attestation de Jouissance Paisible des Terres et des Ressources (AJPTER). Ces documents permettent notamment aux femmes mariées, veuves ou divorcées de démontrer qu’une parcelle leur a été légalement reconnue par la famille.[5] À compter du 1er avril 2026, les chefs traditionnels de 3e degré sont habilités à les délivrer.[6]
D’autre part, dans ses priorités pour 2026, le MINDCAF a affiché comme premier axe stratégique l’amélioration substantielle de l’accès à la terre pour les jeunes et les femmes, avec la simplification des procédures d’immatriculation et la mise en place de mécanismes d’accompagnement dédiés à l’entrepreneuriat agricole.[7]
Ces avancées sont importantes, mais elles restent insuffisantes. Les nouvelles attestations foncières ne sont pas des titres de propriété : elles constituent des documents préparatoires. Et si les procédures coutumières continuent d’exclure les femmes, ces outils resteront inaccessibles à celles qui en ont le plus besoin.
Au-delà de l’accès physique à la terre, c’est l’exclusion des femmes des espaces de décision qui constitue l’obstacle le plus profond. Comme le souligne la Charte sur la justice de genre de l’ILC (International Land Coalition), les femmes ne sont pas suffisamment intégrées dans les processus décisionnels sur la mise en valeur des terres et l’accès aux financements.
À l’échelle mondiale, le World Agriculture Forum (WAF) rappelle que renforcer la résilience climatique et la sécurité alimentaire passe obligatoirement par l’intégration pleine et entière des femmes dans les structures décisionnelles du secteur agricole.[8] Au Cameroun, cela signifie que la réforme foncière doit aller au-delà des déclarations d’intention.
Dans son Plan Stratégique 2025-2030, le RELUFA place l’accès équitable à la terre et la sécurisation foncière des groupes vulnérables (en particulier les femmes) au cœur de ses priorités.[9] Les positions qui structurent ce plaidoyer sont :
- La sécurisation juridique des droits fonciers des femmes doit être inscrite dans la nouvelle loi foncière. Cela suppose des dispositions spécifiques sur l’héritage, la cession et la co-propriété des terres entre conjoints.
- Le Consentement Libre, Informé et Préalable (CLIP) doit être rendu obligatoire avant toute cession ou exploitation de terres habitées ou cultivées par des femmes ou des communautés vulnérables.
- La réforme foncière doit reconnaître le lien entre accès à la terre des femmes et souveraineté alimentaire.
L’Année internationale des agricultrices ne doit pas se réduire à un symbole. Elle est une invitation à l’action concrète, adressée aux gouvernements, aux organisations de la société civile, aux communautés et aux individus.[10] Au Cameroun, la fenêtre de la réforme foncière est ouverte. Les textes sont encore amendables. Mais cette fenêtre se refermera. La dernière réforme foncière date de 1974 : nul ne sait quand une telle opportunité se représentera.
[1] Assemblée générale Nations Unies, résolution proclamant 2026 Année internationale des agricultrices, adoptée par consensus en mai 2024. FAO, Rome, 2024. Disponible sur : https://www.fao.org/woman-farmer-2026/fr, consulté le 01 Juin 2026.
[2] FAO, La situation des femmes dans les systèmes agroalimentaires, Rome, 2023. Les femmes représentent 39 à 41 % de la main-d’œuvre agricole mondiale selon les estimations.
[3] Mouvement Mondial pour les Forêts Tropicales (WRM), « Femme et foncier au Cameroun : entre lois et réalité ». Disponible sur : https://www.wrm.org.uy/fr/articles-du-bulletin/femme-et-foncier-au-cameroun-entre-lois-et-realite , consulté le 01 Juin 2026.
[4] LandCam, « Genre et foncier : état des lieux de l’accès des femmes à la terre au Cameroun », Note de politique foncière, décembre 2019. Disponible sur : https://www.landcam.org/fr/genre-et-foncier-etat-des-lieux-de-lacces-des-femmes-la-terre-au-cameroun , consulté le 04 Juin 2026.
[5]GIZ / ProPFR, « Réforme foncière au Cameroun : le ProPFR améliore la sécurisation des droits fonciers des populations en milieu rural ». Les nouveaux documents fonciers peuvent impacter positivement environ 13 millions d’habitants, dont 7 millions de femmes. Disponible sur : https://www.giz.de/en/regions/africa/cameroon/news/reforme-fonciere-au-cameroun-le-propfr-ameliore-la-securisation-des , consulté le 02 Juin 2026.
[6]MINDCAF, Lettre circulaire n° 0001 du 20 février 2026 précisant les modalités de délivrance d’une attestation de reconnaissance des droits fonciers coutumiers et d’une attestation de jouissance paisible des terres. Voir aussi : RELUFA, « La nouvelle circulaire foncière du Cameroun : un pas vers la sécurité des terres coutumières – mais de nouveaux risques à l’horizon ? », avril 2026. Disponible sur : https://www.relufa.org/fr/programmes/la-nouvelle-circulaire-fonciere-du-cameroun
[7]Journal du Cameroun, « Accès à la terre, digitalisation, réformes, luttes anticorruptions : les quatre chantiers du MINDCAF pour 2026 », 17 février 2026. Disponible sur : https://fr.journalducameroun.com/acces-a-la-terre-digitalisation-reformes-luttes-anticorruption-les-quatre-chantiers-du-mindcaf-pour-2026/ , consulté le 2 Juin 2026.
[8]World Agriculture Forum (WAF), rapport sur les droits fonciers des femmes agricultrices, mars 2026. Cité dans : LesEco.ma, « Agriculture : le futur du secteur se joue sur les droits fonciers des femmes », 10 mars 2026.
[9]RELUFA, Plan Stratégique 2025–2030, Résultats 1300, 1310, 1320, 1330, 1340, 1350, 1360. 2025.
[10]FAO, Année internationale des agricultrices 2026 – Objectifs et appel à mobilisation, lancement officiel du 4 décembre 2025. Disponible sur : https://www.fao.org/maroc/news/detail/2026—annee-internationale-de-la-femme-agricultrice , consulté le 03 juin 2026.

